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GLOWZI, de son vrai nom Gloria-Sherryl François, est une jeune artiste multidisciplinaire d’origine haïtienne. Étudiante en psychologie à McGill, elle crée de l’art à son image: décomplexé, saisissant et pluridimensionnel. Entrevue.

Ton art est un mélange de plusieurs éléments: de la fabrication de bijoux, au graphisme, en passant par la peinture et la musique. Quel est le dénominateur commun de toutes ses disciplines pour toi?

Elles sont toutes connectées car j’ai commencé à les pratiquer à cause de ma grande curiosité. Si quelque chose me plaît, je vais essayer de le reproduire. Faire des essais et erreurs pour voir comment c’est fait. C’est comme ça que j’ai commencé à explorer les différentes formes d’art. Jusque là, tout ce que j’ai essayé a toujours fonctionné.

Il y a beaucoup de visages à travers tes oeuvres, principalement le tien. Pourquoi est-ce important pour toi de te représenter?

Quand j’étais très jeune, ma mère me disait toujours: « Gloria, ton corps est ton canevas et tu peux faire ce que tu veux avec. Tu peux le remplir, si jamais tu n’aimes plus ça, tu peux tout repeindre et recommencer. Tu peux faire des trous, tu peux faire des patchs pour remplir les trous ». Elle m’a toujours encouragé à explorer ma curiosité et ma créativité. Ces propos me suivent encore à ce jour. Je me suis rendue compte récemment que j’ai toujours utilisé l’art comme façon de retoucher certains aspects de moi-même, comme mon visage. J’oublie constamment de quoi mon visage a l’air. Quand on me dit que je suis belle, ça me surprend toujours car, non seulement j’oublie de quoi j’ai l’air, mais je ne sais même pas d’où vient ce visage là.

Un peu comme de la dissociation?

Pas vraiment car je suis très consciente de moi-même. J’ai une certaine aisance à extérioriser mes émotions. Je suis à l’aise dans ma peau et j’aime beaucoup ce que je représente, qui je suis comme personne. Par contre, il y a toujours ce petit truc bizarre qui fait en sorte que je ne vois pas tout ce que je suis. Par exemple, quand je fabrique des boucles d’oreilles en forme de visage, il y aura toujours un oeil qui sera plus petit qu’un autre ou un côté de la bouche qui sera un peu plus gonflé car ce sont les seuls aspects dont je me souvienne de mon visage. J’utilise donc mon art comme une façon de me guérir en quelque sorte.

En regardant tes oeuvres, on y retrouve plusieurs motifs. Il y a même des mots en créole des fois. Est-ce une façon de rendre hommage à tes origines et de reconnecter avec tes racines?

Je dirais que c’est tout ça. Même si je suis née au Québec, ma mère a toujours fait en sorte que je connaisse l’histoire d’Haïti et que je comprenne que je ne serai jamais totalement considérée comme une femme québécoise à part entière dans cette société très blanche. C’était donc important pour moi de comprendre l’histoire de mon pays pour comprendre mes origines. Ma mère m’a toujours dit: « ce n’est pas parce que tu n’es pas née dans un pays que tu n’en proviens pas. Tu as des racines en toi ». Le fait d’utiliser des mots en créole dans mes oeuvres, c’est une façon de présenter toutes les facettes de mon identité.

On retrouve également beaucoup d’images avec des silhouettes en noir et blanc à travers tes oeuvres. Ça apporte une dimension quasi historique et encyclopédique. Est-ce voulu?

Oui absolument. Je suis une fanatique d’histoire. J’adore à quel point il est facile de faire des clins d’oeil vraiment puissants à des périodes historiques, en utilisant de simples images.

À quel point le contexte culturel / historique et l’environnement dans lequel tu vis influencent ton processus de création?

Le fait que je sois extrêmement privilégiée d’avoir une mère qui me supporte et qui est prête à payer pour mes frais artistiques m’influence beaucoup. Un autre élément essentiel est que je sois une femme noire qui vit dans une société qui nous martèle que tout le monde est égal alors que ce n’est pas forcément le cas. Dans les communautés marginalisées, il y a quand même différents niveaux de marginalisation. Mon art est aussi complexe en ce sens. Selon les médias, je suis censée faire partie des personnes les plus défavorisées dans la société à cause de ma couleur de peau. Ce n’est pas ma réalité. Ni celle de bien d’autres artistes noirs que je connais. Le Noir n’est pas seulement un être qui a constamment besoin d’aide. C’est aussi un individu qui peut apporter des connaissances, un être qui peut être très positif sans trop l’être. Il existe un juste milieu que beaucoup refusent de voir. On va uniquement raffoler de l’artiste noir quand il est opprimé ou quand il est élevé à un niveau surdimensionné, comme Beyoncé par exemple. On ne parle jamais de ce qu’il y a entre les deux.

Donc, tu cherches un peu à déconstruire l’idée qu’on se fait d’une artiste noire en 2018.

C’est exactement ça. Ça va aussi dans l’optique que l’individu noir peut être très banal aujourd’hui. Je trouve que dans le milieu des arts en ce moment, c’est une vision très simpliste et très colonialiste qui est encore représentée aujourd’hui.

Une vision de l’artiste noir unidimensionnel.

Tout à fait. Et c’est un phénomène qui se répète beaucoup à travers l’Histoire. On met tout le monde dans le même panier alors que c’est tellement plus complexe. Cette vision simpliste se voit beaucoup dans le domaine des arts quand tu vois des open call pour les artistes de couleur qui ne servent en fait qu’à parler d’esclavage et/ou de pièces coloniales. On limite l’artiste à représenter ce qui a tout le temps été représenté. C’est très réducteur.

Tu parlais du support monétaire de ta mère tout à l’heure. Quel est ton rapport avec l’argent en tant qu’artiste?

Les seules fois où j’ai été compensée monétairement pour mes oeuvres c’est quand les évènements étaient organisés par des QTBIPOC ou des POC. Ça en dit long sur la façon dont les artistes issus des minorités sont traités sur la scène artistique. Comme si tel festival faisait une faveur à tel artiste en le bookant, alors que c’est en fait l’artiste qui apporte de la valeur. J’ai participé à plusieurs festivals d’art cette année et je n’ai été payée par aucun. On parle ici de festivals qui étaient commandités par la Ville de Montréal, VICE, le Conseil des Arts, Red Bull Canada. Je ne me suis pas toujours rendue compte à quel point l’argent était important pour faire de l’art. Que ce soit par rapport aux impressions ou aux coûts de production. Tu peux débourser jusqu’à 400$ en frais, sans pour autant être payée. À la longue, c’est trop. Ce n’est que tout récemment que j’ai commencé à imposer un taux horaire, pour dire aux gens que mon temps et mon art ne sont pas gratuits. Il y a très peu d’artistes que je connais qui sont 100% confortables à parler d’argent ou de leur taux horaire. C’est très complexe comme relation.

Est-ce que vivre de son art est une finalité pour toi?

C’est sûr que de ne plus dépendre de l’argent de ma mère serait une finalité en soi. Je l’adore, elle est toujours prête à m’aider, mais j’étais très contente de recevoir des contrats payés aussi.

J’ai l’impression qu’être artiste est quelque chose qui peut aller bien au-delà de juste faire ton art toute ta vie. Par exemple, j’étudie en psychologie en ce moment et j’adore ça. J’adore aussi l’art. Ma finalité à moi ne serait pas de vivre juste de mon art mais de pouvoir converger la psychologie et l’art. Ce serait la combinaison gagnante.

Par Marie-Ange Zibi

Marie-Ange Zibi travaille au sein du milieu culturel québécois depuis plus de 6 ans et détient un diplôme en journalisme. Passionnée par l’art sous toutes ses formes, elle se sert de ses écrits pour mettre en lumière les nombreuses problématiques culturelles qui façonnent la société actuelle.

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