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Quand gagner en liberté rime avec la perte d’une précieuse partie de son identité.

Récemment, je déambulais dans une boutique de vêtements de Toronto où les t-shirts oversized, suspendus en rangées de noir, de gris et de blanc, ressemblaient à des installations artistiques. La personne derrière le comptoir m’a dévisagé puis expliqué que tout en magasin était unisexe, pour éviter que quiconque ne se sente cloitré dans les limites oppressives du paradigme binaire de genres. Avec trois couleurs disponibles, je me suis dit qu’il n’y avait pas grand risque que ça arrive.

Il est facile de s’exaspérer de la manière dont on parle du genre ces temps-ci parce que les discours souffrent de leur propre binarité : parodie ou propagande haineuse. Le discours ambiant revient toujours à un des deux pôles stéréotypés, sûrement parce l’entre-deux menace par sa nuance.

C’est compliqué cette merde et pas toujours de la manière qu’on pourrait imaginer. Plus difficile encore si on fait son entrée en jeu sur le tard. Je n’ai pas fait mon coming-out en tant qu’homme trans avant l’été 2016, à l’aube de mes 55 ans. Je n’ai l’intention de changer ni mon nom ni mon corps — le fouillis de néologismes pronominaux vexe le grammairien catholique en moi. Je bats en retraite face à « iel » sans pour autant me décider à endosser « il ».

Pour plusieurs, en l’absence de changement apparent, mon genre masculin est difficile à intégrer. Je suis aux prises avec la manière dont on me voyait et peut-être aussi avec la manière dont je me vois moi-même.

Les révélations tardives débarquent invariablement avec leur lot de « et si » et de deuils de ce qu’on laisse derrière soi. Lorsque j’ai commencé ma vie d’homme, j’ai perdu mon identité de lesbienne. Plus spécifiquement, c’était incompatible. Si je suis un homme, je ne suis plus lesbienne et, si je ne suis plus lesbienne, qu’est-ce que ça veut dire pour Barbara, ma partenaire de vie depuis presque 20 ans? Beaucoup de confusion, d’abord. Parfois de la colère venimeuse et, dans les moments les plus sombres, une déception déchirante. Son amour indéfectible ne simplifie pas pour autant la question de mon genre à nos yeux.

*

À onze ans, j’ai quitté New York pour un pensionnat pour filles en Irlande. Les va-et-vient entre les lits des étudiantes ainées étaient étourdissants. J’étais électrisé par les romances houleuses et subjugué par le drame lyrique des ruptures. Chaque samedi, les religieuses nous accordaient du temps non supervisé pour écouter des disques dans le gymnase et personne ne sourcillait en voyant les adolescentes danser des slows entre elles. C’était un aperçu excitant de ce que le futur me réservait.

À quinze ans, de retour aux États- Unis, on m’a traité de gouine pour la première fois. Une voiture remplie d’adolescents qui beuglaient à l’unisson tandis qu’ils me dépassaient sur le chemin de retour de l’école. L’effet Doppler aura joué un rôle prophétique. Je n’étais alors pas certain de comprendre ce qu’ils voulaient dire, mais je me rapprochais de l’évidence alors qu’ils se fondaient dans l’horizon. À seize ans, j’échouais presque tous mes cours à l’école catholique. Quand j’ai dit à mon père que je pouvais toujours joindre l’armée, il m’a dit: « Pourquoi tu voudrais faire ça? L’armée, c’est plein de lesbiennes ». Le lourd silence qui a suivi a répondu aux questions que nous partagions sans savoir comment les articuler. J’ai sauté l’étape de l’armée, je suis devenu lesbienne sur-le-champ.

J’adorais ça. Le sexe, bien sûr, mais c’était plus que ça. J’aimais la démarche, le jargon, les équipes de balle-molle, les bars, le sentiment d’appartenance, l’attente mystérieuse enfin satisfaite, les jeux de désir. J’adorais briser des cœurs et consommer jusqu’à la toute fin des romances démesurées. Il s’agissait de plus que d’incontrôlables pulsions saphiques. Il y avait vraiment de l’amour. Je n’ai peut-être pas su comment l’entretenir, mais ce sont ces relations qui ont forgé mes comportements amoureux. À 29 ans, je suis tombé enceinte, ce qui m’a fait faire un détour orageux et irréaliste d’une décennie au sein d’une relation avec le père de mon fils. Finalement, mon chemin a croisé celui de Barbara.

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Avant mon coming-out trans, j’avais fait une liste de prédictions catastrophiques. Si j’évoque qui je suis, je vais perdre ma femme, dévaster mon fils et être rejeté par mes amis et ma famille. Je vais être un marginal, un loser. Je ne serai plus jamais heureux. Bizarrement, il ne m’était jamais venu à l’esprit qu’en étant homme on ne peut pas être lesbienne, que ces deux réalités sont fondamentalement incompatibles. Je croyais sincèrement pouvoir être les deux. Ma peur de perdre ma famille ne s’est jamais réalisée, mais l’inévitable perte de mon identité lesbienne m’a jeté par terre. Je n’aurais jamais pu imaginer ce trou béant dans ma vie. Je n’avais pas prédit le chagrin ahurissant et la panique d’être seul, sans ma communauté de sœurs, sans parler de la culpabilité d’avoir piégé ma partenaire dans ce qui était maintenant sa propre identité. Une si grande partie de qui je suis prend racine dans la culture lesbienne.

Mes opinions politiques, mes relations, mon féminisme se sont tous forgés pendant les années où j’étais lesbienne. Ces fondements n’ont jamais changé et demeureront probablement toujours intacts.

Être lesbienne n’était pas une simple parenthèse en attendant de pouvoir faire mon coming-out trans. Ce n’était pas mon histoire. J’étais lesbienne et j’étais un homme. Je coexistais en douce avec mon genre jusqu’à ce que je ne sois plus en paix avec la situation. Si ça peut sembler trop simple, c’est que ça l’est.

L’humain est remarquablement — souvent terriblement — apte à s’accrocher à des réalités contradictoires. C’est possible tant que l’on parvient à compartimenter chaque réalité et que l’on évite de prendre du recul. Quand on voit finalement toute la vérité en face, il faut encore se réconcilier avec soi-même.

Parfois, dans mon sommeil, je suis encore lesbienne. Dans l’étrange brouillard du premier réveil, j’ai la sensation d’avoir rêvé d’une enfance lointaine ou d’une personne défunte, et je me sens endeuillé.

D’autres nuits, je suis quelqu’un d’autre. Je suis la personne qui était là depuis le tout début.

Par Mary Rogan

Mary Rogan est un écrivain de Toronto dont le travail a été, entre autres, publié dans Esquire, GQ, le New York Times Magazine, Toronto Life, The Walrus.

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